Exportation

Les Exportants – Épisode 24 : Anne-Marie Chagnon : ouvrir un point de vente au Japon

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Date de diffusion :

26 avril 2022

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Catherine Gervais, directrice générale de Carrefour Québec international, rencontre David Chagnon, directeur général de l’entreprise Anne-Marie Chagnon. Parmi ses autres fonctions, M. Chagnon s’occupe du développement des exportations. Depuis son arrivée il y a 10 ans, l’entreprise a doublé de taille. Il est aussi le frère de la fondatrice. 

 Sous la direction artistique de la designer et fondatrice, Anne-Marie Chagnon, les artisans joailliers fabriquent des bijoux uniques depuis l’atelier et siège social situé à Montréal. L’entreprise exporte sur 5 continents à travers plus de 700 détaillants. 

 « Je faisais l’effort de faire comme le distributeur : s’il écrivait quatre lignes de compliments, j’écrivais quatre lignes de compliments. […] C’est tout un travail de politesse » – David Chagnon 

 Dans cet épisode, vous entendrez : 

  • Comment l’entreprise s’est transformée depuis la pandémie et le début de la reprise 
  • La vente en ligne et les détaillants 
  • Les premières démarches au Japon : les délégations du Québec à l’international, les événements, les échantillons 
  • L’apprentissage de la culture d’affaires japonaise et les adaptations requises pour le marché du Japon 
  • Le mode de distribution : la complicité essentielle entre le distributeur et l’entreprise – L’ouverture d’une boutique dans le célèbre grand magasin Takashimaya 
  • L’Accord de partenariat transpacifique permettant le libre-échange entre le Canada et le Japon 
  • La perception des marques canadiennes au pays du soleil levant 
  • Les avantages des nouvelles technologies en communication 

Découvrez davantage l’entreprise Anne-Marie Chagnon

Merci de partager avec vos amis entrepreneurs, vendeurs et professionnels généralement intéressés par les affaires à l’étranger. Carrefour Québec international (CQI) et ses experts accompagnent les entreprises du Centre-du-Québec, de l’Estrie et de la Mauricie dans leurs projets d’expansion hors Québec et à l’international.

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Épisode 24 – Ouvrir un point de vente au Japon

Balado Les Exportants – une initiative de Carrefour Québec International. Entretien de Catherine Gervais avec David Chagnon, de l’entreprise Anne-Marie Chagnon.

Catherine Gervais (introduction)

Bonjour et bienvenue au balado Les Exportants, une initiative de Carrefour Québec International. Aujourd’hui, j’ai eu la chance de discuter avec David Chagnon, de l’entreprise Anne-Marie Chagnon — des bijoux contemporains qui ont fait leur place à travers le monde. Nous allons discuter ensemble de leur commercialisation au Japon. Vous allez voir, David a été très généreux dans le cadre de cette discussion. Avant tout, j’aimerais remercier Desjardins, notre partenaire officiel des balados de notre deuxième saison. Je vous souhaite une bonne écoute.

Catherine Gervais

Alors aujourd’hui, j’ai la chance de m’entretenir avec David Chagnon, de l’entreprise Anne-Marie Chagnon. Comment ça va, David ?

David Chagnon

Ça va très bien. Et toi ?

Catherine Gervais

Oui, ça va bien. C’est toi qui t’occupes du développement des exportations pour l’entreprise. Est-ce que c’est bien exact ?

David Chagnon

Oui, tout à fait.

Catherine Gervais

Donc, tu es dans l’entreprise depuis 2009, si je ne me trompe pas. La couverture des produits d’Anne-Marie Chagnon à l’international est quand même importante : vous êtes sur plusieurs marchés, et c’est environ 60 % de vos ventes qui se font à l’exportation, je crois. Est-ce que tu peux me parler un peu de l’entreprise, pour situer les gens ?

David Chagnon

Parfait. Nous sommes créateurs de bijoux et nous fabriquons des bijoux. Anne-Marie, qui a fondé l’entreprise il y a 25 ans, a toujours été une artiste et a toujours vécu de son travail. Une des choses qu’elle a faites dès le début, c’est de créer et de fabriquer des bijoux. Les bijoux étaient vendus essentiellement au Québec pour commencer, mais très rapidement, des gens de l’extérieur sont venus voir ce qui se faisait d’intéressant ici. Ils trouvaient les bijoux Anne-Marie Chagnon intéressants, alors elle s’est mise à exporter. Les premières exportations ont commencé en Ontario, puis éventuellement aux États-Unis. Il y a environ dix ans — après quinze ans à faire des bijoux —, l’entreprise comptait à peu près une vingtaine de personnes et elle avait besoin d’aide à la direction générale, parce qu’il y avait de plus en plus de travail : les ressources humaines, la fabrication, l’exportation, la gestion du service à la clientèle, et ainsi de suite. Elle m’a approché. J’étais à l’époque chez Bombardier Aéronautique, dans un département de stratégie et de développement des affaires. Ça m’intéressait d’embarquer avec ma sœur. Je suis venu la rejoindre et je me suis intéressé particulièrement aux exportations, pour essayer de faire croître l’entreprise. On a à peu près doublé de taille depuis, et on a fortement augmenté les exportations.

Catherine Gervais

Aujourd’hui, on parle d’une cinquantaine d’employés. Est-ce que c’est bien exact ?

David Chagnon

Pas aujourd’hui — avant la COVID. Avant la COVID, on avait 700 détaillants ; on en a toujours 700, mais ils sont beaucoup plus tranquilles. Il a fallu qu’on rétablisse l’entreprise à partir d’un modèle d’affaires où l’on vendait l’essentiel, à peu près 80 % de nos ventes, à des détaillants indépendants qui revendaient les bijoux. Bien sûr, depuis deux ans, ces détaillants-là sont dans une situation difficile ; beaucoup de mesures les ont forcés à fermer et ils sont en gestion très serrée de leurs inventaires. Quand la COVID est arrivée — c’est un autre sujet —, tous nos clients nous ont dit : « Moi, je ne pourrai pas payer la commande » ou « je ne serai pas en mesure d’accepter de nouvelles commandes ». L’entreprise est vraiment arrivée à zéro employé, et là, on est en train de reconstruire. Présentement, nous sommes 30.

Catherine Gervais

Ce n’est que partie remise. Vous étiez en croissance ; ça a pris un peu de recul, mais je suis convaincue que la croissance va s’accélérer rapidement. Est-ce que vos ventes sur le Web ont augmenté avec la pandémie ?

David Chagnon

Énormément. C’était à peu près 10 % de nos ventes avant — pas parce que ça n’allait pas bien : c’était le secteur en plus forte croissance. Mais il reste que les détaillants indépendants occupaient une place importante dans notre modèle d’affaires. Pendant la pandémie, les ventes en ligne se sont rendues à 60 %. Là, ça rediminue au fur et à mesure que les détaillants recommencent à acheter — en proportion de nos ventes. Mais en termes d’augmentation, c’est le secteur qui croît le plus vite.

Catherine Gervais

Vous avez développé le marché du Japon, et c’est pour en parler qu’on se rencontre aujourd’hui. C’est quand même un marché inhabituel, c’est impressionnant. Est-ce que tu peux m’expliquer l’histoire de ce développement de marché ?

David Chagnon

Oui, tout à fait. La première étape, ç’a été d’entrer en contact avec les agences gouvernementales qui aident les entreprises à exporter. Parmi celles-là, il y a les délégations du Québec à l’étranger. Ces délégations savaient qu’on était intéressés à exporter. Quand des gens de l’ambassade canadienne ont dit : « On a un événement, auriez-vous des entreprises qui pourraient être intéressées ? », la délégation du Québec nous a mis en contact avec eux. Les gens de l’ambassade nous ont contactés, on a dit oui, ça nous intéresse, on a envoyé le catalogue, et ainsi de suite. Il y a eu l’événement, et une agence de distribution a signifié son intérêt. On a commencé à avoir des pourparlers pour organiser une rencontre. Le distributeur en question venait au Canada — à Toronto, en fait — dans les mois qui suivaient cet événement, donc on a organisé une rencontre là-bas. On a discuté, on a entamé les pourparlers, et ç’a été le début de l’entente. Peu après, on commençait à vendre des bijoux par l’entremise de ce distributeur. C’était en 2011.

Catherine Gervais

Donc, si on revient un peu en arrière : cet événement, c’était une foire commerciale dans le secteur artistique, ou plutôt des rencontres d’affaires ? Est-ce que vous vous êtes déplacés au Japon à cette époque-là ?

David Chagnon

On ne s’est pas déplacés. C’était simplement une ligne à l’eau. On a envoyé notre matériel, on a envoyé notre catalogue — on est un peu de la vieille école, on a des catalogues papier, et ils sont assez impressionnants. Mais c’était juste ça : voir s’il pouvait y avoir un intérêt. C’est par la suite que le distributeur s’est montré intéressé. Donc on n’a pas eu à se déplacer pour cet événement.

Catherine Gervais

Ils ont donc commencé à mettre en marché les produits d’Anne-Marie Chagnon au Japon. Comment ça s’est passé ? Est-ce que vous avez dû adapter certaines méthodes de commercialisation pour ce marché ?

David Chagnon

La première chose à laquelle il a fallu s’adapter, ce sont les négociations avec les Japonais. Et pour ça, je suis allé chercher de l’aide. Il y avait ici un traducteur, un spécialiste de la culture japonaise, qui m’a aidé. Et il y avait la déléguée à l’ambassade : presque chaque courriel, je le lui envoyais avant de l’expédier à notre distributeur. C’était vraiment comme un ballet. Les échanges avec le distributeur commençaient par à peu près un paragraphe de compliments — à quel point il était heureux d’être avec nous, à quel point c’était incroyable. Venait ensuite le sujet du jour, puis un autre paragraphe sur sa confiance en l’avenir. Alors je faisais l’effort de faire la même chose : s’il mettait quatre lignes de compliments, je mettais quatre lignes de compliments. Comme j’étais heureux, comme nous étions contents d’être avec eux. Je répondais sur le fond de la question, puis on repartait avec les compliments et l’espoir que tout s’en venait bien. C’était tout un travail de politesse.

En fait, c’est un travail d’apprentissage de la culture. C’est ça qui était le plus difficile au début. Bien sûr, on mettait le Japon en priorité — d’une part parce qu’on voulait développer ce marché, mais aussi à cause de cette culture du service total. Ils doivent avoir confiance que tu es là pour eux, et que quoi qu’il arrive, on sera là. Donc, pour un courriel du Japon, même si ça me prenait énormément de temps, il n’y avait jamais de réponse en plus de 24 heures. Ça, c’est la première chose. Par exemple, au Japon, si un train arrive une minute en retard, on annonce en gare : « Nous sommes désolés, le train arrive en retard. » Les véhicules d’urgence à Tokyo diffusent un message : « Nous sommes désolés, veuillez céder le passage, nous sommes désolés de vous déranger » — et la voiture passe. Donc dès qu’il y avait quoi que ce soit, c’était encore pire quand ils arrivaient avec : « Tu ne m’as pas répondu, je suis désolé de revenir avec ça, mais est-ce que… »

Ç’a donc été la principale difficulté : comprendre la culture japonaise, parce qu’elle est assez particulière. C’est la politesse qui était importante dans cette relation. La politesse — et la personne de l’ambassade disait qu’il fallait être complètement transparent. Donc tous nos chiffres. Alors que normalement, dans une négociation, il y a un jeu : on ne dit pas nécessairement tout, on ne présente pas toute notre structure de prix, on n’explique pas tous nos coûts. Avec lui, je présentais tout, et il me présentait tout. Puis on se demandait : comment trouver un terrain d’entente qui va vous permettre, vous, de fonctionner, et qui va nous permettre, nous, de faire nos frais ? Voilà les deux caractéristiques.

Catherine Gervais

C’est une adaptation incroyable — on négocie complètement d’une autre façon. Après combien de temps peut-on dire que le ballet était plus fluide ?

David Chagnon

Ça a pris à peu près deux ans. Deux ans où, au lieu d’un paragraphe, les compliments ont commencé à tenir en une ligne. Et puis on prend l’habitude, donc ça devient beaucoup plus facile. Je dirais que j’ai cessé assez rapidement de faire vérifier mes messages par la déléguée à l’ambassade après la négociation. Mais pour être capable d’écrire un courriel rapidement, ça a pris environ deux ans.

Catherine Gervais

Qu’est-ce qui a intéressé cette personne aux produits d’Anne-Marie Chagnon ? Parce que le Japon, c’est loin, et ils ont beaucoup de choix. Je sais que les produits se démarquent, pour les connaître. Est-ce que c’est ça — l’originalité des produits de ta sœur — qui a fait que vous avez décroché ce mandat ?

David Chagnon

Partout où on va, c’est ça qui nous permet de nous distinguer. On a un produit de niche, donc ce n’est pas un produit qui s’adresse à tout le monde. Ça rend notre produit plus difficile à vendre, mais ça le rend aussi plus facile à vendre à l’international, parce qu’il n’y a pas de concurrents locaux qui font la même chose — contrairement à un produit plus proche d’une commodité en termes de look.

Dans les bijoux, tout le monde a besoin d’un bijou avec un petit cœur, une petite croix ; ça fait partie du marché. Les gens qui aiment beaucoup les bijoux vont acheter Anne-Marie Chagnon, mais ils vont aussi acheter d’autres bijoux, pour toutes sortes d’occasions. Or ces bijoux-là sont difficiles à vendre à l’extérieur, parce que ces classiques, on les trouve partout. Le fait que notre bijou soit un bijou de niche fait qu’il y avait un marché. Maintenant, pour l’histoire plus particulière du distributeur : il est spécialisé dans les marques canadiennes, donc il avait une certaine habitude de travailler avec le Canada. En termes de logistique, c’est toujours un enjeu ; eux avaient un bureau à Toronto qui leur permettait d’importer leurs produits. Ils avaient déjà une marque de bijoux à Toronto, mais la designer de cette marque commençait à être plus âgée et ils essayaient de penser à l’avenir. C’est un mélange de tout ça qui a fait qu’ils se sont intéressés à notre marque et qu’ils se sont dit : on va l’essayer.

Catherine Gervais

Donc lui achetait le produit pour le distribuer dans différentes boutiques au Japon, c’est bien ça ? Il avait son réseau de vente. Comment le marché s’est-il comporté au Japon au départ ? Est-ce que ç’a été un coup de foudre mutuel, ou ça a pris un certain temps ?

David Chagnon

Non, ça prend un certain temps. C’est un long processus.

Au Japon, il y a un écosystème commercial qui ressemble en partie au nôtre. Mais il y a une particularité : la présence des grands magasins. Dans notre secteur, on pourrait penser à l’équivalent de La Baie. Ils sont très importants — Takashimaya, Mitsukoshi. Ces grands magasins prennent beaucoup de place, donc si tu veux vendre au Japon, tu dois passer par eux. Comment ça fonctionne ? Le distributeur doit poser sa candidature et tenter de faire accepter le produit. Essentiellement, les magasins organisent des foires avec plein de produits, en acceptent certains, voient lesquels se vendent le mieux, puis mettent au calendrier des plages de temps pour la vente des produits Anne-Marie Chagnon. C’est toi et le distributeur qui gérez l’inventaire et l’étalage. C’est un long processus. Mais éventuellement, si le magasin voit que les ventes sont au rendez-vous, il accorde de plus en plus de plages horaires et de plus en plus de lieux. Et si tu gradues — et c’est arrivé —, il te donne une boutique permanente dans un de ses grands magasins. C’est arrivé en septembre dernier. Pour nous, c’est un grand point, parce que ça voulait dire que les bijoux Anne-Marie Chagnon se retrouvent à une place permanente chez Takashimaya, l’un des plus connus au Japon.

Catherine Gervais

Ça, ça m’intéresse. La première fois que le produit a été présenté, comment avez-vous fait ? Est-ce que les étalages — j’imagine que vous aviez un petit coin dans le magasin — étaient destinés aux produits d’Anne-Marie Chagnon ? Comment ça s’est passé ? Est-ce que vous avez travaillé avec une firme spécialisée du Japon ?

David Chagnon

La présence du distributeur change tout. D’une part, il parle la langue. D’autre part, il a l’équipe — c’est son propre personnel qui s’occupe des ventes. C’est vraiment lui qui s’assure de respecter toutes les normes quand il arrive dans un grand magasin avec les présentoirs et l’inventaire. Ce travail-là se fait vraiment par eux. Notre travail à nous, ici, ç’a été par exemple, juste avant la pandémie, en 2019 : on est allés là-bas et on a fait un événement dans ce grand magasin. Ça a sûrement contribué à obtenir une présence permanente. Avec Anne-Marie, on a invité beaucoup de gens ; Anne-Marie réalisait une carte, une sorte de petite peinture, pour chacune des personnes qui venait voir les bijoux, et les gens repartaient avec des bijoux. Cet événement a mobilisé beaucoup de monde. Et le fait que la designer canadienne se déplace et tienne un événement dans cette boutique a certainement aidé.

Catherine Gervais

Est-ce que les personnes invitées étaient des personnes d’influence ?

David Chagnon

On invitait les influenceurs et les journalistes. On avait aussi mobilisé une firme de relations publiques. Quand on a fait notre ouverture, ils étaient trois personnes, dont un perchiste — ça faisait très jet-set, très haut de gamme, d’avoir les caméras comme ça. Il y avait bien sûr la déléguée du Québec à Tokyo, et à l’ouverture, c’est le délégué général du Québec qui est venu. Donc oui, on essaie d’inviter des gens d’envergure.

Catherine Gervais

Vous avez fait vivre l’expérience Anne-Marie Chagnon aux invités. Est-ce que ça a eu un impact ? Est-ce qu’ils ont parlé des produits par la suite ?

David Chagnon

Oui, on a fait une vidéo, ils ont parlé des produits. Mais faire du bruit, faire bouger l’aiguille au Japon, c’était difficile. On y arrive : on a eu un article dans le Weekender, qui vient tout juste de paraître. On réussit à faire des relations publiques là-bas, mais ce n’est vraiment pas facile — c’est très, très concurrentiel. Je ne sais pas si vous avez vu des photos de Tokyo, mais c’est un peu comme New York : un écosystème commercial très dense.

Catherine Gervais

Je voyais que, dans des marchés comme New York, vous avez des influenceurs et vous êtes positionnés dans les musées. Est-ce que c’est un peu comme ça au Japon ?

David Chagnon

Non. Je ne sais pas pourquoi, mais ce n’est pas arrivé au Japon. Les musées, en Amérique du Nord, ça fonctionne vraiment bien. Il y a une quarantaine de musées d’art aux États-Unis dont la mission est bien sûr de représenter ce qui s’est fait dans le passé et de parler de l’art, mais qui veulent aussi montrer, dans leurs boutiques, ce que font les artistes contemporains. Les bijoux Anne-Marie Chagnon se distinguent, et pour cette raison, ils décident de les vendre. Mais au Japon, le tissu muséal — surtout les boutiques de musées — ce n’est pas la même chose. On n’a eu aucun musée là-bas.

Catherine Gervais

Et puis, la consommatrice de bijoux… Moi, je suis très spontanée. J’imagine qu’au Japon, où l’on écrit toujours ses courriels en sandwich, on est plus réservé. Alors comment toucher le cœur d’un consommateur ?

David Chagnon

Je ne dirais pas « réservé » — c’est particulier, d’ailleurs. Quand notre distributeur est venu à Montréal, il m’a demandé pourquoi tout le monde était habillé en noir. C’était vraiment son impression. Et quand tu te promènes au Japon, il n’y a pas de gens habillés en noir : les gens sont très colorés dans leur habillement. Et là, je ne parle pas des rassemblements où les gens se costument et s’amusent avec ça. La scène de la mode est très dynamique là-bas. Les gens portent des couleurs. Les clients qui venaient voir les bijoux étaient superbes ; ils étaient contents, ils avaient tous une histoire, une relation avec les bijoux Anne-Marie Chagnon. C’est un bijou qui touche. C’est paradoxal : ils sont très réservés, oui, mais très colorés, très avancés en matière de mode. Ce qu’on a vu là-bas était exceptionnel.

Catherine Gervais

Maintenant, vous avez une boutique, un pied-à-terre dans ce grand magasin. Comment ça se passe ?

David Chagnon

Ce que ça fait, en termes commerciaux, c’est que les autres grands magasins peuvent maintenant se dire : « Tiens, cette boutique-là est permanente. » Bien sûr, ils se posent toujours la question : est-ce que ça va durer ? Encore une fois, la concurrence est grande et les produits sont de qualité. C’est avec le temps qu’on verra si les ventes se maintiennent. La boutique permanente reste là, et ce qu’on anticipe, ce sont des ouvertures à d’autres endroits, dans d’autres grands magasins.

Catherine Gervais

Tout est produit au Québec en ce moment ; c’est de l’exportation. Chaque fois, la boutique commande un certain lot de bijoux. Est-ce qu’il y a des enjeux au niveau de la livraison ? Est-ce qu’il y en a eu dernièrement, avec les événements et le contexte mondial ?

David Chagnon

Oui, on a eu des enjeux liés aux variations de production, d’une part : on a perdu toute l’équipe et on était censés fermer les opérations. Ensuite, on a eu le droit de rouvrir pour assurer le commerce en ligne. Nous sommes une entreprise manufacturière, dans le grand secteur de la fabrication ; quand on n’avait plus le droit de fabriquer, parce qu’on n’avait plus le droit de travailler, c’était un enjeu.

Cela dit, le développement le plus important dernièrement, c’est l’accord transpacifique. Il a permis au Canada et au Japon d’avoir un accord de libre-échange, et pour cette raison, le distributeur n’a plus à payer les frais qu’il payait auparavant. Ça, ç’a été intéressant. Mais ç’a demandé beaucoup de travail, parce que cet accord n’est pas comme l’accord nord-américain de libre-échange : il varie d’un pays à l’autre. Pour chaque pays, tu remplis un formulaire attestant que tous tes produits sont fabriqués ici. Bien sûr, il y a des règles de fabrication locale à respecter. Dans notre cas, c’est 95 % de notre marchandise ; on fait fondre l’étain ici, donc il n’y avait pas d’enjeu à savoir si c’est fabriqué ici ou non — même si, parfois, les gens se posent la question. Ensuite, toute la documentation pour que ça passe, ce n’est pas facile pour notre distributeur.

Sinon, on a la chance d’avoir un produit léger : des bijoux, ce n’est pas lourd, donc on peut les envoyer par avion. C’est assez simple, ce sont des transporteurs normaux. Pour les questions douanières, on s’est raffinés au fil du temps, mais oui, parfois des colis étaient arrêtés. La première fois qu’on a envoyé une canne de sirop d’érable, le colis a été bloqué : on nous a dit que ce n’étaient pas des bijoux. Il aurait fallu déclarer « bijou » et un item « cadeau, valeur zéro, aliment », donc avoir le bon code SH. Même chose lorsqu’on a envoyé notre matériel de marketing : habituellement, ça ne posait pas de problème, mais là, quelqu’un a ouvert la boîte. À l’époque — il y a quelques années —, on y avait mis un CD avec toutes nos photos en haute résolution. Or un CD, c’est une autre catégorie, et nous n’avions pas déclaré que nous en envoyions un. Aux douanes, ils sont très méticuleux : il faut respecter les règles et ne pas se tromper. La logistique, c’est un apprentissage ; ça vient avec des essais et des erreurs. Ç’a été un enjeu au début.

Catherine Gervais

Et la marque canadienne ? Est-ce que le fait que vous fabriquiez au Québec a une valeur pour les Japonais ?

David Chagnon

Les Japonais ont un intérêt particulier pour les cultures italienne et française — entre autres dans les restaurants, mais aussi pour le raffinement et la mode française. Donc le nom « Anne-Marie Chagnon » a un côté chic. Maintenant, la réputation du Canada, la réputation de Montréal comme ville de design, on essaie d’en faire la promotion ; c’est quelque chose qui chemine graduellement. Mais disons que ce n’est pas comme si on fabriquait des manteaux d’hiver, où la réputation canadienne du grand froid compterait davantage. Ici, c’est plutôt le nom Anne-Marie Chagnon, ce nom qui sonne français, qui nous aide auprès d’une certaine clientèle.

Catherine Gervais

Je voyais que vous avez un compte Instagram uniquement pour le Japon. Est-ce bien exact ?

David Chagnon

Oui.

Catherine Gervais

Est-ce qu’il y a une façon d’animer les médias sociaux pour la clientèle japonaise qui est différente de chez nous ?

David Chagnon

Notre compte Instagram japonais est géré par notre distributeur. On a aussi créé un site web qu’il gère et qui est très proche du nôtre. Donc en matière de réseaux sociaux, on lui laisse vraiment carte blanche.

Catherine Gervais

C’est donc vraiment un mariage avec le distributeur. Est-ce que vous avez des attentes ? J’imagine qu’il faut avoir des liens de confiance tissés serrés. Vous êtes deux entreprises qui travaillent vers un même objectif. Est-ce que vous faites un peu partie de la même famille, maintenant ? Peut-on dire ça comme ça ?

David Chagnon

Oui, tout à fait. Ça prend une bonne collaboration, ça prend de la confiance, et c’est presque, pour une entreprise de notre taille, la seule façon de fonctionner. Quand on regarde l’histoire des grandes marques d’aujourd’hui, celles qui ont des boutiques partout, ces marques-là fonctionnaient au départ avec des distributeurs. Ce sont les distributeurs qui s’en occupaient. C’est graduellement, à mesure qu’une entreprise prend de l’importance, qu’elle devient en mesure d’ouvrir elle-même un commerce dans un marché aussi lointain et aussi différent. Dans notre cas, on a choisi de faire affaire avec des distributeurs pour la Russie et pour le Japon. Ce sont eux qui font ce travail de commercialisation.

Catherine Gervais

Comment entretient-on ces liens ? Comment ça se passe ?

David Chagnon

Ça passe par l’écoute — en ce qui concerne le Japon, il faut être capable de lire entre les lignes —, par un service impeccable, et par des visites de temps en temps. Si on avait plus de temps et plus d’argent, on irait chaque année. Ce n’est pas l’envie qui manque, mais un voyage comme celui-là coûte assez cher, donc ce n’est pas possible. C’est un enjeu, bien sûr, quand on lit les spécialistes de l’exportation qui disent qu’il faut toujours aller dans son marché, le plus souvent possible. La situation a changé avec la COVID : on a la chance de se voir un peu plus. Avant, on invitait nos représentants de l’extérieur du Québec une fois de temps en temps — une fois tous les cinq ans, ici, à Montréal. C’est sûr que c’est très intéressant d’être avec eux, mais leur payer le voyage à tous, c’est coûteux, et le faire seulement une fois tous les cinq ans, c’est peu. Là, on a fait une première rencontre Zoom avec tout le monde, et tous ont pu voir la nouvelle collection. L’usage des nouvelles technologies est vraiment important.

Catherine Gervais

Dans l’avenir, est-ce que cet usage de la technologie et les rencontres en vidéoconférence vont demeurer ? Est-ce que c’est quelque chose qui va faciliter le travail ?

David Chagnon

Oui, oui. Ça, c’est là pour rester. On a fait une première rencontre avec les représentants, et les réactions et les commentaires ont été incroyables. Là, on en fait une avec les détaillants : tous les détaillants vont avoir la chance de voir Anne-Marie parler de la nouvelle collection. Ils vont pouvoir poser des questions, et ils vont tous voir les questions des autres — qui sont souvent les mêmes. Ça va nous permettre ensuite d’enregistrer la rencontre et de la rendre disponible, de sorte que les détaillants pourront la faire écouter à leur personnel. C’est beaucoup plus efficace.

Les salons, auparavant, nous permettaient d’entrer en contact avec le propriétaire de la boutique. C’est lui qui devait ensuite faire le travail de communiquer l’information à son personnel, dans un court laps de temps. Il ne pouvait pas toujours poser de questions, il n’y avait pas de sentiment de communauté, et il ne voyait pas non plus l’impact. Les technologies vont changer beaucoup de choses.

Catherine Gervais

Dernière question : comment c’est, de travailler en famille ?

David Chagnon

Avant de venir, j’avais une idée des valeurs qu’on partageait, et c’est vraiment ça. Moi, j’adore être avec ma sœur. On a beaucoup de valeurs en commun, notre éducation aussi ; nos deux parents viennent du milieu des affaires, donc on s’est fait inculquer l’importance du client et l’importance du service. Il y a beaucoup de choses qu’on n’a pas besoin de se dire, qu’on est capables de partager. La confiance est au rendez-vous. Anne-Marie s’occupe du design et des bijoux ; elle peut se consacrer à ce qu’elle fait de mieux. Elle crée aussi des tableaux, et on développe de nouveaux produits, comme des bougies. Moi, je m’occupe de la gestion et du développement des affaires. On fait vraiment un bon partage des tâches.

Catherine Gervais

Ce que je trouve merveilleux, c’est que vous avez deux personnalités complémentaires. Et le hasard de la vie a bien fait les choses, parce que parfois, dans une famille, on n’est pas complémentaires comme ça. C’est vraiment génial. Je te remercie, David. C’était une super rencontre, vraiment intéressante. Bon succès !

David Chagnon

Merci beaucoup, Catherine. C’est un plaisir.